5 Agent Orange : ou le négationnisme de l’Histoire institutionnelle

Publié le par Bernard Gasnot

Le 4 janvier 2011, le très sérieux et prudent journal français La Croix publie un article traitant, entre autres, des superficies détruites au Viêt Nam, tant forestières qu’agricoles. Outre que les données sont toujours difficiles à préciser avec exactitude, elles sont le plus souvent reprises à minima, car issues de la communication militaire leur conférant un aspect « officiel » en parfaite contradiction avec ses propres archives, ses rapports internes, voire sa propagande. C’est une attitude récurrente et bien compréhensible de la part des journalistes qui prennent peur devant les chiffres avancés puisque ces derniers s’apparentent à ceux d’un autre génocide, universellement connu celui-là, puisque perpétré par des perdants. Mais qu’en est-il quand le perdant n’en reste pas moins le pays le plus riche et puissant de la planète ? Et bien l’Histoire institutionnelle ne mentionne pas ses crimes et encore moins les chiffres qui lui correspondent, ou bien les minimise outrageusement. Il s’agit d’une forme de négationnisme passif lorsque les victimes importunent. D’où la frilosité récursive des rédactions à les reprendre même s’ils sont conformes à la réalité.

Un simple exemple : les archives (incomplètes) de l’armée étasunienne révèlent que 14 % des agents chimiques utilisés au Viêt Nam le furent sur les ressources vivrières. Dans son ouvrageLa Guerre du Vietnam et la société américaine, s’appuyant d’une part sur la collection des documents de Thomas Thayer,* et d’autre part, sur l’ouvrage de Barbara Tuchman, Mars en folie : de Troie au Vietnam, Bernadette Rigal-Cellard écrit : « Plus de 700 000 hectares ont été défoliés et 100 000 hectares de récoltes détruits pour la seule année 1967 ». Soit, en une seule année, 20 fois plus que ce que prétend l’armée américaine pour toute la durée de la guerre. En août 1968, un groupe consultatif de scientifiques progouvernementaux du programme** « Herbicide » au Sud-Viêt Nam rend un rapport,*** selon lequel 80 000 tonnes de riz furent détruites en 1967, soit 250 tonnes/jour pour cette seule culture. Il vante l’efficacité de ce programme, et l’utilité du renseignement sur les lieux des surfaces à détruire parce que susceptibles d’approvisionner le Viêt Cong, (mais nourrissant de toute évidence et avant tout la population civile – ce dernier point n’étant pas spécifié). À raison de 3 à 4 tonnes de riz par hectare, ce rapport soutient et confirme la dissonance outrancière des chiffres fournis par l’armée américaine contre toute réalité ; d’ailleurs, le riz était loin d’être la seule culture visée. Pour preuve, le Rapport Stellman (financé par l’Académie nationale des Sciences de Washington) fait mention d’environ 20 millions de litres d’agents chimiques épandus durant la seule année 1968. Si réellement 14 % des agents chimiques ont été utilisés pour les destructions vivrières comme le proclament les archives de l’armée US, cela correspondrait au minimum à 2,8 millions de litres déversés sur les cultures. À raison de 28 l/ha, dose prescrite par les fabricants, il s’agit bien au minimum de 100 000 ha détruits cette année-là, soit 5 fois plus que ne l’annonce ce rapport, (donc une projection de 1250 tonnes de riz détruit par jour, et non pas 250 t/j). De plus, la majeure partie de cette superficie fut atteinte à plusieurs reprises, multipliant d’autant la quantité de nourriture détruite et l’effet de persistance qui affaiblit de 70% le rendement d’un sol déjà traité.

Il en est de même pour les volumes d’agents chimiques utilisés, puisque ces évaluations partielles énoncées ci-dessus s’appuient sur la dernière quantité communément acceptée de 84 millions de litres. Un volume qui pourrait bien être remis en cause et atteindre 350 millions de litres selon mes calculs en équivalent/hectare. À l’heure où de nouveaux lieux d’enfouissement et de stockage sont révélés et découverts en Asie (Corée du Sud, et Japon) nous devons ici nous souvenir de ce que disait l’amiral Zumwalt : « En tant que commandant des forces navales US au Vietnam, j’étais au courant que l’Agent Orange délivré aux forces alliées (principalement sud-coréennes, new-zélandaises, et australiennes) était fréquemment utilisé dans des missions non enregistrées. »

Il en est de même pour les victimes vietnamiennes (jusqu’à 4,8 millions de Vietnamiens ont été directement exposés aux épandages selon le rapport Stellman – par superposition des vols retrouvés dans les archives incomplètes de l’armée de l’air), un chiffre qui ne prend pas en compte les victimes intergénérationnelles, ni celles contaminées par la chaîne alimentaire depuis 50 ans. En 2013, le Viêt Nam déclare compter entre 3 et 4 millions de victimes de l’Agent Orange, deuxième et troisième générations comprises, tandis que la quatrième arrive. Les États-Unis, 1,5 million de victimes cumulées, et tant d’autres chez leurs anciens alliés. Ceci ne doit pas nous faire oublier les victimes du Laos et du Cambodge ayant aussi subit les épandages, tout comme celles des lieux d’expérimentation et de stockage de l’Agent Orange à travers le monde. Des données qui échappent complètement à l’Histoire institutionnelle et, de ce fait, les journalistes n’osent pas coucher ses chiffres sur le papier tant ils effraient leur responsabilité. Aussi est-il important que les quotidiens comme La Croix en parlent. La semaine suivante, ce journal abordera les effets sanitaires que provoque la dioxine générée par les activités civiles.

André Bouny

Nota bene

Quelques jours avant la publication de cette 5e chronique, le Pentagone a déclassifier début janvier 2013, sept mille pages dans lesquelles, telle une aiguille dans une botte de foin, est révélé que l’Agent Orange a bien été stocké au Japon, sur l’île d’Okinawa, à Kadena Air Base (voir mon article à ce sujet sur Mondialisation.ca du 20 mai 2012), et aussi en Thaïlande, tandis que jusqu’ici le gouvernement étasunien niait les allégations de ses vétérans contaminés dans ces lieux. De fait, périodiquement, des preuves s’accumulent et viennent confirmer que les volumes d’Agent Orange utilisés au Viêt Nam furent considérablement supérieurs à toutes les estimations avancées jusqu’à ce jour.

*Secrétaire adjoint à la Défense, directeur des renseignements pour l’Asie du Sud-Est, haut dirigeant des programmes et opérations au Viêt Nam de 1967 à 1975, il collecta des documents en provenance de la Maison Blanche et du secrétariat d’État à la Défense.

**Programme rendu possible par les « Comité 202 » constitués d’indicateurs et de Viêt Congsretournés, signalant à un « Comité 203 » les lieux des ressources vivrières à détruire.

***Le Rapport Warren, du nom de son auteur William F. Warren, ne sera déclassifié que 12 ans plus tard.

Le 9 janvier 2011, MoralLowGround, San Francisco, publie dans sa rubrique « Ce jour-là » un long article sur l’escalade qui aboutira à la guerre étasunienne au Viêt Nam et à l’utilisation de l’Agent Orange. Il rappelle qu’en prenant la relève des Français, l’armée étasunienne s’embourba rapidement dans ce pays dont elle aurait été bien inspirée d’apprendre l’Histoire de ce peuple extrêmement pauvre et fier, ayant repoussé les invasions les unes après les autres (en effet les Vietnamiens s’étaient défaits des Mongols et de plusieurs siècles d’occupation chinoise, du colonialisme français, de l’impérialisme japonais, de nouveau de l’occupation française ; comme ils le feront plus tard des États-Unis d’Amérique et de leurs alliés, avant de repousser les Khmers rouges cambodgiens au Sud, puis encore les Chinois au Nord. C’est sans précédent.) Face à la farouche résistance de ceux qui défendent leur pays contre les agressions extérieures, dit l’article, de nouvelles tactiques apparaissent pour combattre la résistance grandissante. Ainsi le président Kennedy approuve l’utilisation d’armes chimiques (je rappelle qu’un produit destiné à détruire les biens ennemis est une arme. Si ce produit est chimique, l’arme l’est également) sous l’appellation « herbicides ». Le but était d’éradiquer la forêt primitive cachant les indépendantistes tout comme les cultures supposées les nourrir. En réalité, ils vont déverser le poison sur le territoire de leurs présumés alliés et l’article énumère la kyrielle de maladies provoquées par l’Agent Orange. Le gouvernement américain savait tout sur les risques mortels posés par cette horrible arme chimique mais a décidé qu’il était parfaitement possible de l’utiliser contre le peuple vietnamien. [Dans le dernier film documentaire « AGENT ORANGE – Une bombe à retardement », produit par ORCHIDEES, Paris, décembre 2012, un porte parole de Dow Chemical, en 1984, déclare : « Nous pensons que lorsque le sujet sera abordé devant les tribunaux, il sera démontré que le gouvernement avait connaissance que l’Agent Orange contenait de la dioxine et que celui-ci a été utilisé au Viêt Nam malgré cela. ». Plus tard, en 1988, le Dr James Clary – scientifique de la Direction générale du laboratoire de développement des armes chimiques de la base militaire d’Eglin, en Floride – écrit à Tom Daschle, membre du Congrès enquêtant sur l’Agent Orange : « Quand nous (les scientifiques militaires) avons lancé le programme d’herbicide dans les années 1960, nous étions conscients du potentiel de dommages dus à la contamination par la dioxine contenue dans les herbicides… Toutefois, parce que le matériel devait être utilisé sur l’ennemi, aucun de nous ne se sentait concernés. » (Extrait de la lettre citée dans le Rapport Zumwalt, déclassifié en 1990), tiré du livre Agent Orange, Apocalypse Viêt Nam, Éditions Demi Lune, Paris, 2010.] Nous en connaissons les effets dévastateurs. L’article rappelle qu’au début de l’année 1965, Dow Chemical avait invité ses collègues fabricants, Monsanto, Diamond Shamrock, Hercules, Uniroyal, Thompson, à son siège social pour une réunion secrète afin d’évoquer l’« exceptionnelle toxicité » de la dioxine TCDD contenue dans l’Agent Orange. La décision prise fut de le taire. Cette parution remémore la compensation accordée aux vétérans étasuniens en 1984, et rien aux victimes vietnamiennes. Elle termine en rappelant que les Accords de paix de Paris* prévoyaient 5 milliards de dollars de dédommagement au Viêt Nam et que pas un cent n’a été versé. À ce propos, le président de l’association vietnamienne des victimes de l’Agent Orange/Dioxine (VAVA), Nguyen Van Rinh, déclare fin 2012 dans le film documentaire cité plus haut : « … le chiffre (compensations-réparations Agent Orange) qu’on pourrait avancer dépasse 1000 milliards de dollars, mais il (le gouvernement des États-Unis) nous donne une aide caritative, comme il dit… Il y a 3 ans, il nous a promis 1 million de dollars, et en 2011, 3 millions de dollars, ce ne sont que des chiffres qui ont été énoncés, mais l’argent n’est toujours pas arrivé, même pas un cent », tandis qu’à l’occasion de ces annonces la presse internationale s’était ruée comme un seul homme pour en faire ses gros titres. Effet d’annonce sans suite, promotion gracieuse d’une image positive des USA dans le monde grâce au crime commit par eux. Méprise devant laquelle la plus infime déontologie de l’information devrait mettre en lumière l’autre versant : la Une de la presse internationale devrait rendre compte de la réalité sanitaire passée, présente, et à venir du Viêt Nam liée à l’Agent Orange.

Ce même mois de janvier 2011, Connie Schultz (Prix Pulitzer),** chroniqueuse du The Plain Dealer, signe : Maladies et souffrances sans fin dues à l’Agent Orange. Un article conséquent et illustré qui présente les effets sanitaires de l’Agent Orange sur les Étasuniens et les Vietnamiens, ainsi que sur leur descendance. Il y est dit que les États-Unis et le Viêt Nam ont un ennemi commun : l’Agent Orange (à ceci près que les responsables du crime sont les moins atteints et les plus riches, tandis que les autres sont des millions et continus à s’infecter sans trouver le début du commencement des immenses moyens nécessaires pour se soigner et décontaminer l’ensemble de leur territoire). Suite à la lecture de l’article, nombreux sont les concitoyens de l’auteure qui disent avoir ignorés l’existence de cette arme, jusqu’à son nom. Et, dans ce puits de silence, certains de ses compatriotes, vétérans ou non, comprirent l’origine de leur mal ou celui de proches, vivants ou disparus. Ces réactions ne sont pas étonnantes, elles révèlent à quel point le sujet fut et est occulté, recouvert par la marche de l’Histoire. Dans un avenir lointain, lorsque les déséquilibres du monde auront changé et qu’il n’y aura plus de victimes puisqu’elles seront toutes mortes, alors l’Histoire sera peut-être révisée. Scénario de lâcheté qu’il est encore temps d’enrayer.

Quelques réactions de lecteurs à l’article de Connie Schultz: « J’étais un vieux sergent de 22 ans du Corps des marines quand j’ai été libéré en 1972. Les souvenirs sont toujours présents. Après la construction du Mur,** * je suis arrivé à quelques rues de lui sans pouvoir poursuivre ma quête, à cause des cauchemars. Plus tard, j’ai fini par y parvenir. Beaucoup d’entre nous étaient partis pour l’aventure et, maintenant, nous voyons les choses sous un jour différent. J’ai perdu ma part d’amis là-bas, et beaucoup de ceux qui ont survécu sont rentrés à la maison pour y mourir peu après. »

Ou encore ce vétéran : « J’avoue que j’étais réticent à commencer la lecture de l’article. Au début de chaque paragraphe, je tournais la tête. Je savais par avance que je serai damné, et pareillement si je ne le lisais pas. Puis j’ai lu chaque mot, relu les passages… »

Il en est ainsi sur douze pages.

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Lesdi 18/09/2015 16:12

Ce texte d'André Bouny contenant un extrait de son livre "Agent Orange, Apocalypse Viêt Nam" (sous Copyright puisque droits d'auteur de la maison d'Editions Demi Lune) se retrouve sur ce blog sans autorisation ni source mentionnée...!